[Décryptage] - Le modèle des fermes françaises est-il à bout de souffle ?

Moins d’agriculteurs, des exploitations qui changent de forme, un recours croissant au salariat et à la délégation, des relations avec les territoires qui se recomposent… L’agriculture française connaît une transformation profonde, qui dépasse largement la seule question du renouvellement des générations.
Pour comprendre ces mutations, nous avons reçu François Purseigle, sociologue spécialiste des transformations du monde agricole et directeur d’AgroToulouse, à l’occasion d’une masterclass de
l’Agri-Académie.
Alors, le modèle des fermes françaises est-il réellement à bout de souffle ? Pour François Purseigle, les transformations actuelles peuvent être lues à travers trois grands défis : social, entrepreneurial et territorial.
1. Un défi social : des agriculteurs de moins en moins nombreux et en quête de reconnaissance
Demain, une agriculture sans agriculteurs ?

Le premier constat est connu, la France fait face à un changement démographique : nous n’avons jamais compté aussi peu d’agriculteurs. On en compte aujourd’hui autour de 398 000 et de très nombreux départs à la retraite sont encore attendus dans les prochaines années. Et, selon François Purseigle, on pourrait compter demain 170 000 chefs d’exploitation. Mais pour François, parler uniquement de « renouvellement des générations » ne suffit plus. Car le travail dans les fermes n’est plus assuré uniquement par les chefs d’exploitation et leur famille. Le nombre d’actifs familiaux diminue tandis que le salariat agricole se reconfigure. La mobilisation des groupements d’employeurs, des entreprises de travaux agricoles, de l’intérim ou encore des prestataires occupent eux une place croissante dans le fonctionnement des exploitations.
Près d’un million d’actifs non familiaux interviennent aujourd’hui dans les fermes, selon les chiffres mobilisés par François. Ce recours massif à des actifs non familiaux est un changement majeur.
L’enjeu des prochaines années ne sera donc pas seulement de renouveler les chefs d’exploitation, mais de renouveler l’ensemble des actifs dont l’agriculture a besoin pour produire.
Et cela change considérablement la manière de penser l’installation, la formation et l’attractivité des métiers agricoles.
Une profonde quête de reconnaissance
Ces transformations permettent aussi de regarder autrement les colères agricoles de ces dernières années. Car derrière les crises économiques et climatiques se joue quelque chose de plus profond : une quête de reconnaissance.
Les agriculteurs ont le sentiment d’être indispensables – pour produire, assurer notre souveraineté alimentaire, entretenir les territoires – tout en étant régulièrement questionnés sur leurs pratiques et leur légitimité. Ils se sentent abandonnés.
Mais ce sentiment d’abandon se traduit par des revendications différentes :
Certains agriculteurs sont dans une quête de reconnaissance identitaire et souhaitent que l’Etat les aide à maintenir leur activité telle qu’elle est sur leur territoire
D’autres s’inscrivent dans une quête politique : ils souhaitent transformer le modèle de leur ferme mais aussi renverser la table pour changer de paradigme politique
Et la dernière catégorie est en quête de reconnaissance économique pour pouvoir vivre dignement de leur métier.
Les agriculteurs sont donc globalement en colère mais n’attendent pas la même chose des pouvoirs publics et de la société ce qui complique considérablement la donne.
Cette quête de reconnaissance révèle aussi une certaine ambivalence dans l’identité professionnelle agricole. Le terme de « paysan », chargé d’histoire et d’attachement à la terre, continue d’être revendiqué par beaucoup d’agriculteurs alors que la dimension de chef d’entreprise n’est pas toujours assumée et embrassée.
Pour François Purseigle, assumer cette dimension entrepreneuriale n’empêche pas de reconnaître les singularités de l’agriculture, qui peuvent justifier des dispositifs publics spécifiques.
2. Un défi entrepreneurial : des exploitations diverses et de plus en plus complexes
Une complexification des structures juridiques des exploitations

La deuxième transformation concerne les entreprises agricoles elles-mêmes. Pendant longtemps, la ferme française s’est organisée autour d’une unité relativement simple : une famille détenait le capital, travaillait sur l’exploitation et prenait les décisions. Aujourd’hui, cette unité vole en éclat avec des structurations des exploitations de plus en plus complexes. De nombreuses fermes vont avoir recours à la délégation, à de nouvelles formes d’associations ou de nouvelles formes d’embauche. On assiste par exemple à des associations de plusieurs GAEC ou SCEA entre elles ou à la création de société dédiée aux machines ou aux salariés par exemple.
Les modèles économiques évoluent eux aussi. La diversification peut consister à multiplier les ateliers au sein d’une même ferme mais ce n’est désormais plus la seule forme de pluralité d’activités qui existe. Certains agriculteurs développent plusieurs structures entrepreneuriales articulées entre elles, chacune étant spécialisée sur une activité. Une forme de multi-spécialisation qui bouscule là encore notre représentation traditionnelle de l’exploitation agricole.
Pour François Purseigle, cette complexification des structures et des activités agricoles représente aujourd’hui un angle mort des politiques publiques.
Une nouvelle classification des exploitations agricoles
Pour François Purseigle, la classification traditionnelle entre petites, moyennes et grandes exploitations ne suffit plus à comprendre ce qui se passe dans les fermes. Il propose plutôt de regarder les dynamiques dans lesquelles elles sont engagées.
Il distingue ainsi trois trajectoires :
Une première rassemble des exploitations dans une logique de maintien patrimonial, avec peu d’investissements : une forme d’« agriculture résiduelle ».
Une deuxième regroupe des agriculteurs qui questionnent leur modèle et cherchent une nouvelle voie mais qui ne l’ont pas encore trouvée
Enfin, une troisième concerne les exploitations qui s’inscrivent dans une logique de développement et de croissance.
La vraie question est : sur quelle vague souhaitons-nous surfer aujourd’hui ? Et force est de constater que, pour le moment, nous n’avons pas choisi.
3. Un défi territorial : la place de l’agriculture dans les territoires ne va plus de soi

C’est sans doute la mutation dont on parle le moins. Les agriculteurs sont moins nombreux dans les territoires et voient leur pouvoir discuté. La montée en complexité des fermes est controversée en local, aussi bien par les néo-ruraux mais aussi parfois par la société rurale elle-même et les familles d'agriculteurs qui ne souhaitent pas voir le modèle traditionnel des fermes évoluer. La place de l’agriculture dans les territoires est donc régulièrement rediscutée.
Pour maintenir une activité agricole en local, les territoires font face à trois défis majeurs :
Faire accepter à l’ensemble de leur population une nouvelle forme de penser l’agriculture
Doter ou maintenir sur le territoire des outils productifs qui vont permettre aux agriculteurs de poursuivre l’acte de production, diversifier leurs activités et faire face au changement climatique
Développer les compétences sur le territoire pour accompagner les agriculteurs dans tous ces changements.
Le tout à l’heure de la raréfaction des ressources, qui pose la question du partage de ces dernières et qui tend les discussions en local.
Vision d’avenir : entre inquiétudes et opportunités
Deux points interpellent François Purseigle dans notre capacité à relever ces défis majeurs :
Notre capacité à faire face à tous les fronts en même temps. Comme le dit clairement François, “il y a le feu partout” : sur le plan démographique, entrepreneurial et territorial.
Notre capacité à permettre aux exploitations agricoles de s’adapter rapidement à tous ces changements sous peine de les voir disparaître.
François souligne l’ampleur du travail à mener et s’interroge sur notre capacité à y parvenir dans le temps qui nous est imparti.
Mais tous ces changements présentent aussi des opportunités intéressantes. Cela amène par exemple à repenser la formation continue des agriculteurs, à imaginer d’autres formes d’accompagnements de la part des organisations professionnelles agricoles, à considérer le producteur agricole au-delà de la figure du simple chef d’exploitation et, enfin, cela offre de belles perspectives d’évolutions pour les salariés agricoles.
Nous sommes finalement confrontés à un problème très français : nous sommes bousculés dans notre conception de la ferme familiale traditionnelle. Mais pour les homologues espagnols ou allemands de François, ces mutations sont normales et présentent plus d’opportunités que de problèmes à régler.
Finalement, selon François Purseigle, l’enjeu n’est plus de savoir comment préserver à tout prix la ferme telle que nous l’avons connue, mais comment accompagner ces nouvelles formes d’entreprises agricoles pour produire, transmettre, attirer des compétences et trouver leur juste place dans les territoires.
Envie d’aller plus loin ?
Cet article ne reprend qu’une partie des échanges avec François Purseigle. Vous souhaitez visionner le replay de la masterclass : “Le modèle des fermes françaises est-il à bout de souffle ?” Contactez-nous à formations@lacledeschamps.fr
Cette rencontre fait partie de l’Agri-Académie, notre plateforme d’acculturation au monde agricole destinée aux professionnels qui souhaitent mieux comprendre les réalités du secteur et ses transformations.
Retrouver le livre de François Purseigle : Une agriculture sans agriculteurs


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